Yooo tout le monde, j’espère que vous allez bien.
Pour ma part ça va très bien, d’autant plus que j’ai appris récemment que j’allais partir vivre deux mois à Berlin en Juillet/Août. Je formule ça comme si mon job m’avait proposé une mutation alors que c’est une décision que j’ai prise tout seul.
En espérant que ça fera des histoires à raconter ici une fois notre parenthèse avec Boris terminée. J’ai pas trop de doutes là-dessus.
En tout cas, j’espère que ça vous plait. Hésitez pas à faire quelques retours par retour mail ou autre, c’est toujours cool d’avoir votre avis. <3
Je vous embrasse à un endroit approprié.
Matt
PS : Sous-loue appartement 32m2 + grand balcon à Paris 19 pour Juillet/Août.
PS2 : Pas de Vierge Marie incluse.
PS3 : Une formidable console de jeux.
Le jour d’après
Je me réveille avec un goût de merde en bouche : celui de ma clope fumée à la fenêtre avant de me coucher mêlée à l’amertume d’une soirée qui ne pouvait pas plus mal se dérouler.
J’en veux au monde mais je suis seul dans le mien. Je n’ai personne à qui me plaindre, ou plus exactement : il n’y a personne auprès de qui j’aurais envie de le faire.
Quand il t’arrive une galère comme ça, t’as envie de la raconter au skatepark. Devant un pote qui te regarde droit dans les yeux rouges, acquiesçant quand tu dis que “la vie c’est de la merde” avant de te proposer de faire un game of skate.1
Ici je ne connais littéralement personne et j’ai trop d’égo pour passer un coup de fil. Ça fait même pas 48 heures que je suis ici, ça la foutrait trop mal si j’étais déjà en mode S.O.S. Surtout que personne ne m’a forcé à venir.
Je me lève péniblement de mon lit. Mes yeux croisent ceux de la vierge Marie : un peu tôt pour me plaindre auprès d’elle. Je décide de commencer par fumer une clope. C’est ce que je fais toujours quand je sais que je vais passer une journée éclatée au sol.
En bas de l’immeuble, il y a deux trois mecs qui font des aller retours sur la voie de chemin de fer. J’y prête pas attention plus que ça. Je préfère regarder les tours et le ciel devant lequel elles se dressent. C’est plus pratique pour regarder dans le vide et bader sur ma situation. J’écrase mon mégot et le pose sur le rebord de cette fenêtre qui n’a toujours pas de cendrier.
Si je ne sais pas de quoi seront faites les prochaines semaines, je sais de quoi seront faites les deux prochaines minutes : un brossage de dents. Je me lève trop vite et manque de faire un malaise. Jamais une bonne idée, la clope à jeun.
Me voilà à nouveau devant le miroir de la salle de bain. Je décide d’écrire “batârd” en dessous du “sale” que j’ai écrit la veille, en repensait au mec qui a péta ma chaine.
J’ai fait aucune course depuis que je suis arrivé, ce qui implique que je n’ai même pas de gel douche. Mon cerveau envisage le temps d’un instant de se laver avec le seul nettoyant présent dans cet appartement, c’est à dire du liquide vaisselle.
L’estime de moi, du moins celle qui me reste, m’en empêche. Bon. J’ai besoin de gel douche et accessoirement de remplir mon frigo car je crève la dalle. Même si c’est l’exacte opposé de ce que j’ai envie de faire, je décide de sortir.
Dans le quartier
C’est putain de gris ici, en fait. Quand tu viens pas de Paris, on te vend des beaux immeubles, des monuments centenaires, les musées mondialement reconnus.
Pas besoin d’être un génie pour capter que tonton Yves n’habite pas dans le Paris des cartes postales. De manière générale, tu sens que personne n’avait ce quartier dans le viseur avant d’y habiter.
D’un autre côté, l’avantage des quartiers dont personne ne rêve c’est que ce sont aussi eux qui coûtent le moins cher. Normalement hein, j’oublie pas combien j’ai payé mon café croissant hier.
Je fais l’état des lieux de mes finances, toutes réparties dans les poches arrières de mon jogging. 472€ et quelques pièces que j’ai la flemme de compter. D’ailleurs, c’est probablement pas une bonne idée de me trimballer avec l’ensemble de mon patrimoine financier vu la chance que j’ai. Je prends donc la décision de ne parler à personne. Faut minimiser les risques.
Quand t’as 472€ pour finir un mois qui dure encore 28 jours, faut penser malin. Penser malin, en terme de courses, c’est chercher si y’a un Lidl dans les parages.
Je dégaine mon tel.
À travers l’écran éclaté par les centaines de chutes en skate que je lui ai infligé, ce dernier m’indique que mes intuitions sont bonnes : y’a un Lidl à 1 kilomètre. En skate c’est pas loin, à pied ça fait chier.
Je remonte chercher ma planche.
Je redescends 40 minutes plus tard car j’ai décidé de me récompenser de la montée des 6 étages par un gros joint de weed de David. La rue est déjà un peu moins grise même si grise quand même. J’en ai profité pour prendre mes écouteurs : je sais que mon choix de musique peut déterminer un éventuel changement d’état d’esprit.
Je choisis Life’s a Bitch, de Nas.
Le pire de France
Me voilà arrivé dans le pire magasin hard discount de France, visiblement. Il est 11h37 et les rayons sont saccagés. Jamais vu ça. En plus il est bondé puisque j’ai décidé d’aller faire les courses le samedi matin.
Je me fraye un chemin jusqu’au rayon des croissants à 35 centimes. C’est quand même six fois moins cher que dans le café en bas de chez moi alors que c’est seulement quatre fois moins bon. J’en prends un que je mange en faisant le reste de mes courses.
Je commence à attraper deux trois trucs au pif : des oeufs, des yaourts, une pizza surgelée. Ça me saoule Lidl, y’a toujours la version juste pas comme il faut d’un truc que t’aurais vraiment aimé avoir : du jambon mais avec des herbes à la con dedans, des steaks hachés mais vendus par 45, des compotes goût pomme-rhubarbe.
Au bout de quelques minutes je me sens pas bien : y’a trop de monde, pas assez de place et je suis foncedé. En plus je sens comme un espèce de climat de galère dans ce magasin. Ça me tend, notamment parce que j’arrive pas à me dire que je fais pas partie du groupe.
Je décide de chopper un dernier paquet de gâteau avant de foncer vers la caisse. Faut que je dégage, ça m’oppresse.
Comme j’aurais pu m’en douter, la queue est interminable. En plus, comme souvent dans les magasins pour gens en galère, les gens ont des galères pour payer : les cartes passent pas, les gens mettent 30 ans à compter leurs pièces parce qu’ils ne savent tout simplement pas compter.
Une vieille dame demande à me passer devant : elle a une carte d’invalidité, c’est normal. Trois minutes après je laisse passer une deuxième personne pour le même motif. Puis une autre, qui n’a pour panier que 15kg de frites et une salade. J’ai l’impression d’être à un meetup de bénéficiaires de la CMU.
Ma tension monte de plus en plus, en contraste avec celle de tous les gens autour de moi, qui semble proche du néant. Ma playlist a switché sur Waiting in Vain de Bob Marley : j’ai l’impression qu’elle cherche à se foutre de ma gueule. Je suis très proche de l’explosion, pour la deuxième fois en moins de 24 heures.
Une nouvelle personne demande à me passer devant. Je refuse sans même la regarder. Les autres clients me dévisagent, mais j’en ai plus rien à foutre. Puis de base, j’avais dit que je ne parlerai à personne.
La caissière fait les frais de ma promesse initiale. Elle m’avait pourtant lancé un “bonjour monsieur” sincère, avec un sourire qu’elle réussit à maintenir malgré son lieu de travail.
Mon enfer de ce matin, c’est le sien 8 heures par jour. Tous les jours.
Je lui lâche quand même un “merci, au revoir” de politesse. Surtout parce qu’elle a fini par compter mes pièces elle-même. Pas parce que je sais pas compter comme les autres. Parce qu’elles étaient éparpillées dans mes poches. C’est pas pareil.
Me voilà enfin de retour dans un monde gris qui a le mérite de ne pas sentir la brique de sauce tomate éclatée sur le sol. Je repars sur quatre roue, avec un sac en papier plein à ras bord.
À 300 mètres de chez Tonton Yves, le sac en papier se déchire. Mes 27€82 de courses se retrouvent sur un trottoir dont je n’ose pas imaginer le capital bactérien.
Une brique de sauce tomate s’est ouverte et se répand désormais sur le bitume.
C’est trop pour moi : il faut que ça sorte. Je hurle. Comme quand je rate une figure pour la 72ème fois et que je réalise qu’elle ne rentrera pas aujourd’hui.
Tout le monde se retourne : j’ai crié tellement fort que j’ai niqué l’ambiance “chacun dans son monde”. Le 4ème mur vient de sauter.
Je me baisse pour tout récupérer. Au bout de quelques secondes, j’aperçois une paire de mains en train de ramasser mes affaires. Juste avant d’envoyer un chassé dans ce que je pense être un énième voleur de rue, je réalise que c’est un passant qui est venu m’aider.
Même si je ne l’ai jamais vu, je me dis que ce mec aurait pu être tonton Yves. Je sais qu’il est de bonne intention, mais je ne veux personne dans mon monde à ce moment-là.
- C’est bon, je vais me débrouiller.
- Ça ne me dérange pas.
- J’ai dit que j’allais me débrouiller.
- C’est rien, je te dis.
J’ai l’impression que tout le monde veut me casser les couilles aujourd’hui. Il prend pour tous les autres.
- J’ai dit que j’allais me débrouiller ! Qu’est-ce que tu comprends pas là dedans, putain ? Vous vous êtes tous mis d’accord pour baiser ma journée ou quoi ?
Il lâche le paquet de macaronis qu’il avait en main. Celui-ci s’explose sur la flaque de sauce tomate.2
- Pauvre type.
Je lui rétorque d’aller se faire foutre mais il a reconstruit le 4ème mur entre temps.
Il me laisse là, avec mon sac déchiré et mes courses posées sur ma planche.
Je la pousse avec mon pied jusqu’à chez Yves.
J’ai désormais à manger, de la weed et une télé cathodique. Les rues de cette ville de merde ne vont pas me revoir tout de suite.
C’est comme un pendu mais au lieu de proposer des lettres, tu envoies une figure. Si ton pote arrive pas à la reproduire, il prend une lettre. Généralement on joue avec le mot “skate”, mais quand on a la flemme on fait “out”.
Version italienne du gigot bitume.




Est ce que par hasard tonton Yves habite au 87 boulevard Ney + please tell me it gets better, je stresse